[ Tribune de Dominique Bilde ] Algérie : la religion de la francophobie.

« Le français ne mène nulle part ». L’affirmation, qui semble sortie des colonnes de The Economist ou des fulminations télévisuelles de Fox News, provient de Tayeb Bouzid, ministre algérien de l’Enseignement supérieur.

Si la petite pique à l’ancienne puissance coloniale n’a pas manqué de hérisser la presse hexagonale, elle a un sérieux goût de déjà-vu sur l’autre rive de la Méditerranée. Car le serpent de mer du français, boulet inutile et source de tous les maux, remonte à l’indépendance, date à laquelle les élites algériennes affichaient, selon un article de 2007 du Journal international des études francophones,« une confiance exubérante dans le remplacement complet du français par l’arabe. » Depuis, ce feuilleton sans fin est régulièrement remis au goût du jour afin de caresser dans le sens du poil les milieux conservateurs islamiques.

Las, en dépit de moult réformes, notamment de l’introduction de l’anglais à l’école primaire en 1993 – « c’est la langue de la connaissance scientifique ! » s’extasiait déjà, en substance, le ministre de l’Enseignement d’alors-, quarante ans plus tard, la langue de Molière résistait encore et toujours aux assauts conjugués de l’arabisation et de l’anglicisation.

Du reste, en la matière, l’Algérie n’essuie pas les plâtres. La Mauritanie s’y était brûlée les ailes dès les années soixante-dix, sa vigoureuse politique d’arabisation suscitant l’ire de la communauté noire du pays (tout de même 30 % de la population !). Aujourd’hui, environ 20% des Mauritaniens parlent toujours le français.

Quant au Rwanda, qui avait consacré la langue de Shakespeare comme officielle en 2003, il a amorcé une discrète marche arrière, en briguant avec succès en 2018 la présidence de l’Organisation internationale de la francophonie. Et de reconnaître à demi-mot que l’anglicisation à toute vapeur avait fait pschitt, le français y restant la langue étrangère la plus étudiée …

Et il arrive même que certains se mettent au diapason, tel le Ghana, ex-colonie britannique, qui songeait récemment à consacrer le français comme langue officielle.

Bref, à l’heure où l’Union européenne, qui a toujours un train de retard, s’enferre dans l’anglicisation à tout crin, le français connaît sur l’autre rive de la Méditerranée un dynamisme insolent, au point d’être en passe de devenir, selon certaines analyses, la troisième langue du monde en 2050. Un essor dont il reste à voir si la France saura tirer parti, et dont, dans son aveuglement anti-français, l’Algérie prétend, elle, s’exclure.


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